Cela fait longtemps que la "grande Histoire"
s'est occupée de la Petite Eglise...Longtemps que ce schisme a paru
comme l'entêtement pour la gloire d'une poignée d'anciens
combattants vendéens, pris entre le jusqu'au boutisme et le fanatisme.
Lorsque le 15 Juillet 1801, le Concordat est signé, il est globalement
bien accueilli en France, où l'on sent renaître un espoir
sérieux de paix religieuse. La Petite Eglise qui va s'épanouir
sur une partie du Poitou constitue vraiment quelque chose d'anachronique
; sur quelques centaines de kilomètres carré, entre 30 et
40 000 catholiques vont basculer dans un schisme qui dure encore, et qui
compte quelques dizaines de familles entretenant surtout le souvenir des
ancêtres plutôt que la polémique religieuse.
LE PROBLEME DE LA LOCALISATION
Il serait inutile de revenir sur le problème de la Petite Eglise sans d'abord noter les incohérences de cette thèse officielle, qui veut que nos catholiques du Poitou aient tout bonnement refusé le Concordat et uniquement le Concordat. Car enfin !
- Que l'on sache, la Petite Eglise est d'abord un phénomène extrêmement localisé, qui s'étend de l'est des Herbiers jusqu'à Parthenay à l'ouest, et est limité au sud à Fontenay-le Comte. Elle comprend principalement Bressuire et Cerizay. Bref, une zone très rurale, tout comme le reste de la Vendée militaire. Est-ce que la bande de territoire couverte par la Petite Eglise a connu quelque évènement particulier sur le plan religieux ? politique ? Non. Ce n'est ni une région plus catholique ou plus royaliste qu'une autre dans cette Vendée militaire où les pays rivalisent en martyrs et en bravoure. Aucun élément ne prédisposait donc le Poitou à se constituer contre le Concordat, à être plus "ultra" que les autres de ce point de vue...
- Il est évident que si les raisons profondes des schismatiques avaient été religieuses, alors, une grande partie de l'ouest de la France aurait elle aussi adhéré au schisme. Mêmes combats, même souffrance, mêmes colonnes infernales, même Foi ; et pourtant, il suffit de constater. Jamais l'on a connu de Petite Eglise à Luçon, à Machecoul, à Noirmoutier, à Cholet, etc...
L'Histoire que nous appellerons "officielle",
on peut la trouver dans un très beau livre d'Auguste Billaud, somme
énorme de renseignements par ailleurs, intitulé : "Histoire
de la petite Eglise en Vendée et Deux-Sèvres. 1800/1830".
Comment l'auteur explique-t-il cette localisation du schisme ? Principalement
par le comportement de Mgr de Coucy. Mgr de Coucy est évêque
de la Rochelle lorsque Pie VII, en vertu des accords conclus avec Bonaparte,
lui demande de démissionner, comme il le demandera à plusieurs
dizaines d'évêques français, pour cause de royalisme
un peu trop virulent. Mgr de Coucy refuse de démissionner, est exilé
en Espagne par le pouvoir politique et remplacé immédiatement.
Une partie de ses ouailles et de son clergé lui reste cependant
fidèle ; évidemment, il s'agit du nord du diocèse,
qui est lui-même confondu avec un morceau de l'ex-Vendée militaire.
Le problème est que la petite Eglise s'étend sur trois diocèses
: la Rochelle, Poitiers et Luçon, et dépasse donc la juridiction
de Mgr de Coucy.
Auguste Billaud explique cette localisation
plus étendue par un effet de "contagion" qu'auraient subi les
diocèses voisins. Nous en revenons donc à nos remarques précédentes
: si l'effet de contagion avait été avéré,
il ne se serait pas arrêté au bout de quelques kilomètres.
Qui connaît un peu l'histoire des guerres de Vendée sait que
tous, sur le plan religieux, marchaient du même pas et au rythme
du même coeur...Encore une fois, c'est toute l'ancienne Vendée
militaire qui aurait refusé le Concordat.
La localisation de la Petite Eglise a
donc une autre explication...
UN GENERAL NOMME MARIGNY
Cette localisation, il faut bien
sûr la chercher durant les Guerres de Vendée. Effectivement,
cette région qui deviendra le territoire de la Petite Eglise a quelque
chose de particulier ; durant toute la guerre, elle restera d'une fidélité
inébranlable à l'un de ses chefs : le général
Augustin-Etienne-Gaspard de Bernard de Marigny. Né en novembre 1754
et parent de Lescure, nous passerons rapidement sur son rôle au cours
des guerres de Vendée, puisque c'est finalement surtout sa mort
et les circonstances tragiques dans lesquelles elle intervint qui nous
intéressent.
Marigny est, avec Charette, le seul
officier de carrière de l'état-major des Vendéens.
Comme lui, il est ancien officier de marine et comme lui, il sera nommé
général. Alors que Charette, jaloux de son indépendance,
refusera de se fondre dans la Grande Armée catholique et royale,
Marigny en sera nommé général de l'artillerie. Notons
qu'il ne se limitera pas seulement à ce poste, puisque doté
d'un caractère assez fort et pas toujours réfléchi,
il fera parler de lui au cours de nombreuses batailles et aussi lors d'épisodes
moins glorieux, comme l'exécution sommaire de plusieurs dizaines
de prisonniers bleus qu'il tuera lui-même au sabre...Quoiqu'il en
soit et pour bien situer les événements, nous commencerons
notre récit lors de l'année 1794.
La "Virée de Galerne", qui
a vu l'armée vendéenne s'avancer jusqu'à Granville,
se termine pitoyablement par les massacres du passage de la Loire à
Ancenis et la bataille des marais de Savenay, le 25 décembre 1793.
Cette bataille sera conduite dans des conditions épouvantables par
Marigny, à la tête des derniers lambeaux de la Grande Armée,
alors que les autres généraux ont déjà passé
la Loire à Ancenis et que plusieurs en sont déjà morts...Dont
La Rochejaquelin, le dernier "généralissime". Il faut se
rendre à l'évidence : la Grande Armée, début
1794, n'existe plus. Il subsiste en fait quatre armées différentes,
toutes commandées par un général qui prétend
lui-même au commandement suprême sur les autres.
- Le Choletais revient à l'ancien
garde-chasse du comte de Colbert : Stofflet.
- La Vendée dite "maraîchine",
c'est-à-dire de l'ouest, est toujours tenue par Charette.
- Le sud est tenu par Sapinaud de la Rairie.
- Et enfin, dans l'emplacement que couvrira
7 ans plus tard la Petite Eglise : Marigny.
En plus de ces quatre hommes, il
nous faut signaler le rôle essentiel que joue l'abbé Bernier.
L'ancien curé de St-Laud d'Angers est aussi l'ancien aumônier
de la Grande Armée, et après Noël 1793, il devient conseiller
de Stofflet, sur lequel il a un grand ascendant. De toutes façons,
l'abbé Bernier, excellent orateur et adulé par les paysans,
est un homme craint et influent.
Cette rivalité entre les
quatre généraux devient rapidement aigre ; d'autant plus
que Marigny, après s'être crânement promené dans
Nantes en menaçant Carrier, remporte de multiples victoires grâce
à sa bravoure. Il s'empare de Mortagne le 26 mars puis de Clisson
(en Poitou). Il est donc décidé d'une conférence pour
unir ces armées vendéennes et désigner un généralissime
: c'est la réunion de Jallais, qui se terminera plus tard par la
fin tragique de Marigny. Laissons Pitre Chevalier nous le raconter, dans
sa magistrale "Histoire des guerres de la Vendée" (p.531) :
"Sapinaud, Marigny, Stofflet et
Charette s'assemblent à Jallais, afin d'établir l'unité
dans leurs opérations. Ils avaient entre eux 40 000 hommes dont
il s'agissait de faire une puissante armée. L'abbé Bernier
arrive et brouille les rivaux, déjà aigris. Ne pouvant dominer
Charette, il l'empêche de dominer les autres, en fascinant Stofflet.
On ne nomme donc point de généralissime ; mais on signe une
confédération vendéenne, et l'on convient d'agir de
concert, sous peine de mort (toujours l'impossible).
Marigny doit ouvrir la campagne,
et se présente au jour convenu ; mais il n'obtient pas assez de
vivres pour ses troupes, qui l'abandonnent...Il manque alors forcément
à sa promesse. Jaloux de lui depuis longtemps, Charette et Stofflet
l'accusent d'avoir poussé ses soldats à la révolte,
et le traduisent devant un conseil de ving-trois généraux
et officiers. Charette fait le rapport et conclut à la peine capitale.
Il vote en conséquence avec Stofflet, qui se charge de l'exécution.
En vain Sapinaud, la Bouère, Beaurepaire, etc...refusent de signer
; l'arrêt fatal est rendu. Marigny l'apprend et ne veut pas le croire...
"c'est pour m'effrayer" dit-il en souriant.
Charette se repentit, assure-t-on,
et voulut sauver sa victime ; mais, excité par l'abbé Bernier,
Stofflet arrêta Marigny, malade à la Girardière, et
le fit fusiller, le 10 juillet 1794, par des soldats allemands (1)
...On refusa un prêtre au condamné...Il commanda le feu avec
un héroïque sang-froid.
Cette exécution fut un
crime pour Charette, pour Stofflet et pour l'abbé Bernier ; c'était
aussi une faute irréparable...Que pouvaient désormais faire
d'utile des chefs qui se jalousaient jusqu'à la mort !"
Dans ses Mémoires, publiées
d'après son manuscrit autographe, la marquise de La Rochejaquelin
est encore plus précise. Mariée en premières noces
avec M. de Lescure, elle était aussi parente par alliance avec Marigny
et nous donne à peu près la même version des faits,
mais plus détaillée (p.436) :
"Les Bleus, établis à
Chiché et à Bressuire, faisaient d'énormes dégâts
; les habitants dispersés dansles bois ne pouvaient s'y opposer
; Marigny les rassemble, sa vue les ranime ; à la première
sortie des Bleus, il les attaque dans les allées de mon château
de Clisson et leur tue douze-cents hommes.(...). Marigny fut, de là,
prendre Mortagne avec un égal succès ; ces deux victoires
lui donnèrent la confiance générale.
Charette et Stofflet, furieux
de voir leur émule si estimé, résolurent sa perte
; lui, loyal, généreux, sans jalousie, ne se défiait
pas des trahisons ; elles étaient si loin de son coeur, qu'il n'en
croyait nul autre capable. Ces messieurs lui proposèrent une conférence
à Jallais ; il s'y rendit ; on chercha le moyen les plus propres
à délivrer le pays des postes républicains qui le
dévastaient ; on résolut d'attaquer d'abord ceux qui bordaient
la Loire ; les généraux s'engagèrent solennellement
à unir leurs forces dans ce but et à ne faire aucune autre
entreprise. Ces postes étaient dans la partie de Stofflet. Au jour
indiqué, les trois armées et leurs chefs gagnent le rendez-vous,
Marigny arrive le dernier après une longue marche ; on venait de
distribuer les vivres aux troupes des deux autres, il en demande pour la
sienne, on répond qu'il n'y en a pas ; ses soldats murmurent, il
court au conseil, fait des plaintes véhémentes. Pendant cette
dispute, on l'avertit que ses hommes s'en retournent, il monte à
cheval, s'élance après, trouve ses soldats furieux ; il ne
peut les ramener et partageant leur colère, il les suit ; d'ailleurs,
sa présence individuelle ne pouvait être utile.
Stofflet et Charette essaient
l'attaque et sont battus ; alors, ils assemblent un conseil au château
de la Boulaye, accusent Marigny d'avoir causé leur défaite
en manquant à ses engagements et le déclarent traître
; Charette, le premier, le condamne à mort, les autres y accèdent.
Ce général fit, dit-on, avertir secrètement Marigny
de venir se réfugier dans la partie qu'il commandait, ne voulant
sans doute que le déplacer ; d'un autre côté, les officiers
et soldats de Marigny l'engagent à rester à leur tête,
dussent-ils combattre Stofflet ; mais il était trop dévoué
à son parti pour risquer d'y allumer une guerre civile ; d'ailleurs,
malade des fatigues qu'il avait éprouvées à l'armée,
il refusa de se cacher, soutint qu'il n'avait rien à craindre et
se retira seul, avec ses domestiques, avec ses domestiques, au château
de M. de Serin (2) . On avait fait un rassemblement
de Poitevins à Cerizay ; Stofflet s'y rend avec des troupes angevines
; on avertit de nouveau Marigny, rien ne l'ébranle ; Stofflet, en
passant, détache des hussards allemands qui le fusillent.(...).
Il fut poussé, à ce qu'il paraît, par MM. de Rostaing
et Berrard. On assure que l'abbé Bernier, qui arrivait dans ce moment
de la Bretagne, avait vu secrètement Stofflet à la Morosière
; il était l'âme de son conseil et le dirigeait, on l'accuse
généralement d'avoir décidé ce meurtre. On
mit beaucoup d'inhumanité dans la mort de M. de Marigny ; on lui
refusa un confesseur ; il demanda à parler à Stofflet ; voyant
que sa perte était décidée, il s'écria :"Vous
voulez ma mort, eh bien, mettez-vous en ligne, joue, feu !"
LE SCHISME AVANT
LE SCHISME
On voit bien, à ces récits,
les principaux responsables de ce qu'il faut appeler un crime : Charette,
Stofflet et l'abbé Bernier. L'effet de cette faute politique grave,
si bien relevée par Pitre Chevalier, ne se fit pas attendre. En
effet, c'est une large périphérie du Bressuirais qui, du
jour au lendemain, fit sécession dans le conflit qui opposait les
Blancs et les Bleus. Non pas qu'elle se battit dès lors sur deux
fronts ; elle ne se battit plus, tout simplement. Et pourtant, l'effet
escompté par les commanditaires et les exécutants de l'assassinat
de Marigny était inverse, c'est-à-dire unifier les troupes
royalistes en se débarrassant d'un rival.
Le premier effet de la mort de Marigny
fut l'arrêt total des combats dans cette partie de la Vendée
militaire, qui avait été la première à se soulever
et avait vu des belles victoire, notamment celle de Bressuire : "L'indignation
générale éveilla les remords de Stofflet. Les soldats
de Marigny refusèrent d'obéir à ses bourreaux, et
demeurèrent cachés dans les bois. -"Qu'on nous rende le chef
que nous pleurons, disaient-ils, et vous verrez si nous sommes braves".
Quelque temps après, Stofflet cheminait avec deux cavaliers. Des
paysans l'aperçoivent et s'écartent avec horreur. - "Voilà,
disent-ils, l'assassin de M. de Marigny." Stofflet met pied à terre
et leur répond : " vous m'accusez d'un crime que je déplore
comme vous. Si vous me croyez vraiment un assassin, fusillez-moi !"
Les paysans se turent et le laissèrent passer."(Pitre Chevalier,
Histoire des guerres de la Vendée, p.532). En attendant, le mal
était fait et la rancune tenace des paysans du Poitou ne désarmait
pas...
La marquise de La Rochejaquelein,
qui a vécu ces évènements, raconte (p.438) :
"La nouvelle de l'assassinat de Marigny
se répandit dans le rassemblement poitevin ; chaque soldat s'en
fut, en déplorant la mort de son chef. Aucun ne voulut servir sous
Stofflet qui avait espéré les commander ; dispersés
dans les bois, ils se contentaient de tirer des coups de fusil aux Bleus
qui faisaient des incursions. Tant que Stofflet a vécu, cette haine
s'est conservée, et encore à présent (3)
, le nom de Marigny est l'objet des regrets et de la rage des soldats ;
ils en voulurent moins à Charette qui ne fut pas l'exécuteur."
Certains
officiers servirent sous les ordres de Stofflet. C'est le cas de M. de
Baugé, que Stofflet fit emprisonner sous un mauvais prétexte.
Dès que Charette eut négocié la paix, M. de Baugé
s'avança avec les colonnes républicaines et "ne chercha plus
qu'à faire poser les armes aux paysans, quand il vit que l'amnistie
était réelle et que M. de Charette s'était rendu,
car Stofflet s'y refusa plus longtemps que celui-ci. Je ne rappelerai pas
les rivalités de ces deux chefs ; l'histoire de la mort de M. de
Marigny donne assez la mesure de leur caractère, d'autant qu'ils
n'avaient aucune autorité sur lui, ils étaient tous trois
généraux".
Ainsi, il est intéressant de noter que la Petite Eglise, sur le plan géographique, est déjà constituée ! Cette séparation pleine de rancoeur et d'amertume entre les frères d'armes d'hier existe dès le 10 juillet 1794. Bressuire, Cerizay, Montcoutant, La Châtaigneraie, etc... ont déjà fait sécession de la Vendée militaire, non pour se rapprocher des Bleus, mais par haine des assassins de Marigny et en cette partie du Poitou, la guerre est déjà finie ; seul subsiste un désir de vengeance...
Il est assez étonnant de voir
à quel point, dans cette affaire, Charette, Stofflet et l'abbé
Bernier ont manqué de jugement. Sans doute ont-ils sous-estimé
le lien qui unissait Marigny à ses soldats durant
ces mois de guerre. C'est dans l'ouvrage
de Stéphane Hiland qu'on en a le meilleur aperçu. Marigny
est un général à part. A l'heure où Charette
donne des fêtes assez somptueuses, vu les circonstances, dans des
châteaux et où il monte à l'assaut entouré des
fameuses -à juste titre- "amazones", Marigny mène une vie
toute différente à la tête de ses troupes. Chevauchant
avec ses soldats, mangeant avec eux, il ressemble plus à un moine-soldat,
aussi simple qu'eux, plus qu'à un gentilhomme de province. Le tout
cimenté par une foi ardente et partagée. Ainsi, Marigny,
normand d'origine, saura aussi profiter grâce à sa personnalité
de la popularité de feu son parent M. de Lescure, adulé
par ses paysans. Et ce n'est pas non plus un hasard si les meilleurs lieux
de recrutement de l'armée du général deviendront les
principaux "centres de messe" de la Petite Eglise...Qu'on songe à
la paroisse de Courlay, petit village qui leva en une seule journée
400 volontaires, et qui compte encore à ce jour une des rarissimes
églises détenues par la Petite Eglise.
LE FABULEUX DESTIN DE
L'ABBE BERNIER
Les mois passent et la Vendée
militaire se meurt ; divisés et largement inférieurs en nombre,
les Vendéens vont maintenant se battre au gré des paix séparées
ou des injonctions du comte d'Artois...Charette et Stofflet sont tous les
deux pris en 1796 et fusillés, celui-ci à Angers, celui-là
à Nantes. Nous devons nous arrêter sur la mort de Stofflet.
Tous les témoignages concordent à ce sujet. Le 14 février
1796, l'abbé Bernier demande à Stofflet de se rendre à
la Saugrenière afin d'y discuter d'un enième traité
de paix. Au milieu de la nuit, le conseil se sépare et l'abbé
Bernier disparaît on ne sait où. A quatre heures du matin,
Stofflet, son aide de camp et quelques proches sont cernés par un
détachement de Bleus. Stofflet est blessé, traîné
à Angers, condamné et fusillé. Il n'est donc
pas étonnant que la rancoeur populaire se soit reportée sur
l'ecclésiastique, qui restait seul survivant, et dont la conduite
allait désormais justifier le schisme aux yeux des partisans de
Marigny...et exciter les "angevins", soldats de Stofflet només ainsi
car volontaires de l'Anjou.
Fin décembre 1799, les chefs
chouans réunis à Pouancé décident la continuation
des hostilités. L'abbé Bernier passe un accord avec
le général Hédouville, lors d'une entrevue secrète
à Angers le 14 janvier 1800 : il use de son reste d'influence pour
arracher la paix et en échange, Hédouville lui promet une
entrevue avec le premier consul. C'est que l'abbé Bernier
s'est rallié au consulat, et ce ralliement ne se démentira
jamais. Si, dans un premier temps, il n'est que "renommé" curé
de St-Laud, Bonaparte le rappellera par la suite afin de le désigner
négociateur du futur Concordat. C'est l'abbé Bernier qui
négociera principalement toutes les clauses du traité avec
les Romains et il faut lui rendre cette justice : lui seul sans doute pouvait
le faire. Fin connaisseur d'hommes, habitué aux roueries et aux
intrigues, il mènera cette oeuvre à bien dans les pires difficultés,
de quelque côté qu'elles viennent, en naviguant entre deux
schismes.
En attendant, ce revirement finit
de convaincre le Poitou de la trahison de l'abbé et déchaîne
encore plus la haine. Loin de constater le retour à la paix religieuse,
la réouverture des églises, les fidèles de Marigny
considèrent son action comme une deuxième trahison et la
réputation de l'abbé ne s'en porte pas mieux, comme le souligne
le Comte Boulay de la Meurthe dans son "Histoire de la négociation
du Concordat de 1801"(p.163) : "Les antécédents de Bernier,
en effet, ne le désigneaient guère pour un pareil rôle.
Lorsque dépossédé, pour refus de serment, de sa cure
de St-Laud à Angers, il était entré dans l'armée
des Vendéens, sa volonté persévérante avait
été dès lors de s'y mettre en évidence.(...).
La cause royale ne le passionnait pas ; l'ambition personnelle était
devenue à peu près son seul guide. Elle l'avait poussé
à s'insinuer au milieu des compétitions qui isolaient et
affaiblissaient les chefs : de ces tristes intrigues, il était sorti
soupçonné et craint par ses adversaires, peu estimé
par ses partisans".
La suite est connue : une grande partie des prêtres de l'ancien territoire de l'armée de Marigny refusent de prononcer la Promesse et se créent en Petite Eglise ; le schisme est consommé. Les plus ardents adversaires du Concordat se comptent chez les proches de Marigny, notamment l'abbé Texier à Courlay. La raison officielle était que Pie VII n'avait pas le droit de démissionner des évêques de leur siège sans faute de laur part, ce qui n'était pas complètement faux, comme l'écrira Pie VII à Bonaparte "mon droit est douteux..." Les schismatiques vont donc s'appuyer sur la décision de Mgr de Coucy de ne pas obéir au pape. Raison seulement "officielle" puisqu'en 1814, ces prêtres rencontreront Mgr de Coucy, soumis depuis plusieurs années, qui leur demandera de rentrer dans le rang. Rien n'y fera et la Petite Eglise continuera, preuve s'il en faut que l'argument religieux n'était pas la véritable raison du schisme...
Mais revenons à l'abbé Bernier, ou devrions-nous dire plutôt Mgr Bernier, car celui-ci a été nommé depuis évêque d'Orléans, en récompense de ses loyaux services.Alors que Bonaparte se montre fort mécontent du schisme, lui qui avait aussi choisi l'abbé Bernier pour se parer de toute nouvelle contestation religieuse en Vendée, Mgr d'Orléans se propose de faire un voyage dans l'ex-Vendée militaire pour rallier les opposants...Cette initiative n'enchante guère les autorités de la région et le préfet du Maine-et-Loire, Nardon, écrit les mots suivants au général Gouvion (Arch Nat AF iv 1053) : "On parle d'une mission de l'évêque d'Orléans dans l'Ouest. Qu'y viendrait-il faire ? les républicains le détestent. Les royalistes le méprisent. Bernier ne compte pas, dans la contrée, dix partisans. Lui, empêcher les troubles, s'il en existait ? Il en créerait plutôt !".
Le préfet Nardon voit juste,
car d'après Pitre Chevalier, si Mgr Bernier fait un triomphe dans
le bocage de Charette, son passage dans l'Anjou est beaucoup plus mouvementé
(p. 572) : "[Mgr Bernier]... se vit insulté secrètement
et publiquement à Angers. Des lettres pleines d'injures, des bouteilles
pleines de sang, lui furent adressées de toutes parts. Il fallut
écarter de son passage la population furibonde..." L'abbé
Bernier le leur rend bien quand il écrit à Paris pour faire
un rapport sur le schisme qui prend de l'ampleur : " Ces pays renferment
ce que la Vendée avait de plus lâche et de moins actif. Ses
habitants ne se sont même pas montrés lors de la dernière
insurrection."(Auguste Billaud, p.134). Et pour cause ! Le mensonge
éhonté de l'abbé Bernier montre assez le personnage...qui
meurt en 1806.
CONCLUSION SUR UNE MORT GENANTE
Ces quelques lignes n'ont pas été
écrites pour dresser un acte d'accusation contre l'abbé Bernier,
ni pour excuser le schisme de la Petite Eglise, mais sont plutôt
une marque d'étonnement vis-à-vis du silence observé
sur la mort du général de Marigny, silence qui dure encore.
Il n'est pas besoin d'être beaucoup versé dans l'histoire
des guerres de Vendée pour connaître les nom de D'Elbée,
Charette, Cathelineau, Stofflet, Lescure, Bonchamps, etc...Mais Marigny
? Ce nom évoque peu de choses comparé aux mérites
qu'il a acquis durant cette période.
Bien sûr, ce souvenir de la
perfidie de quelques chefs vendéens est douloureux à tous
ceux qui aiment la Vendée militaire ! et alors ? Chacun sait que
les acteurs de cette "guerre de géants" étaient aussi de
simples hommes et que les erreurs n'ont pas manqué. A quoi sert
donc de cacher honteusement ce fait, certes tragique, mais qui fait partie
de l'Histoire ? Le souvenir de ces guerres de Vendée se résume
aujourd'hui à la Chabotterie, au Puy du Fou, à la bataille
de Cholet, aux Lucs-sur-Boulogne, etc...Tout le pays Bressuirais, qui en
a pourtant été un acteur essentiel, est tombé dans
l'oubli ; et l'on espère que le crime qui s'y est produit s'oubliera
avec lui. Un simple exemple suffira : en 1936, l'association "le Souvenir
Vendéen", chargé de transmettre la mémoire de ce qui
touche aux guerres de Vendée, érigeait (enfin !) un monument
à l'endroit où Marigny fut exécuté. On peut
lire sous la croix :"A la mémoire de B. de Marigny, général
vendéen, et des habitants de Combrand, tombés pour la défense
de leur autel, de leur roi et de leurs foyers. 1793/1794". Le moins
que l'on puisse dire est que cette épitaphe manque singulièrement
de précision ou...de mémoire, ce qui n'est pas glorieux venant
du "Souvenir Vendéen".
En 1993, à l'occasion du
bicentenaire des guerres de Vendée, la république admettait
enfin qu'elle avait perpétré en Vendée génocide
et massacres en tous genres. La même justice sera-t-elle rendue un
jour à Marigny par la Vendée ?
David Balter