par Dominique DEGOUL
Dans « le christianisme a 2000 ans
», ouvrage apologétique publié à l’occasion
du grand jubilé, Isabelle Moural écrit p.119 : « Une
majorité aujourd’hui ne croit plus à la vérité
unique, universelle, transcendante, permanente. Comment, dans ces conditions
peut se recevoir le message chrétien ? ».
Question redoutable: si la reconnaissance
du Christ Vérité et Vie passe par la croyance en une vérité
universelle, transcendante, permanente, l’Eglise paraît avoir
peu d’avenir, au moins en occident : cette conception de la vérité
s’est singulièrement obscurcie. Pour nos contemporains, elle est
sincérité (la vérité qui s’oppose au mensonge,
et non à l’erreur) ; ou elle n’existe pas.
Est il impossible, dès lors, qu’ils
redeviennent chrétiens ? J’ai la conviction que non.
Je rappellerai d’abord pourquoi nos contemporains
prêchent le relativisme ; puis ensuite comment l’entrée dans
la foi peut se faire en dehors de présupposés philosophiques.
Une vérité inacceptable
Considérons d’abord les raisons
qui font dire à nos contemporains « il n’y a pas de vérité
».
La division des chrétiens, la multiplicité
des discours religieux dans le monde, l’intolérance dont notre époque
est le bien cruel témoin, rendent pour la plupart d’entre eux l’idée
qu’il y a une seule vérité et qu’elle est localisable quelque
part pas tant impensable qu’inacceptable. Quelle est, en effet, cette idée
de la vérité au nom de laquelle on peut dire que l’autre
se trompe - et que donc, en une certaine manière, je suis supérieur
à lui, puisque j’ai quelque chose qu’il n’a pas ? Les dénégations
de certains catholiques pour qui le fait qu’ils possèdent la vérité
n’entraîne pas qu’ils méprisent les autres mais seulement
qu’ils combattent leurs idées n’y changent rien. Au nom de quoi,
pour l’incroyant, la vérité serait elle du côté
de celui qui proclame la posséder ?
L’égalitarisme contemporain se
refuse à cela... et, s’il se trompe philosophiquement, il faut reconnaître
à ce relativisme pratique une certaine forme de sagesse. Plutôt
ne pas connaître la vérité que de s’entre-tuer pour
elle - réellement, ou symboliquement en annulant la valeur du discours
de mon contradicteur.
Autre raison de refuser la vérité
: celui qui entend la vérité catholique de l’extérieur
peut avoir le sentiment que celle-ci prétend le soumettre à
des exigences dont il ne comprend pas le sens : elle prétend dire
aux hommes de notre époque ce qu’ils doivent faire et ne pas faire.
Et ce particulièrement dans le domaine de la vie intime. A tort
ou à raison, les hommes d’aujourd’hui considèrent qu’ils
ne sont plus des enfants auxquels il s’agit de permettre et d’interdire,
mais des adultes qui cherchent, pour la plupart, à faire au mieux
en fonction des moyens dont ils disposent et des idéaux qui sont
les leurs. Le service que pourrait leur rendre l’Eglise n’est pas seulement
qu’on leur dise « ceci est interdit », mais de les faire accéder
eux mêmes à cette souveraine liberté, dont la tradition
chrétienne rappelle qu’elle vient de Dieu, et qui permet de discerner
ce qui va dans le sens d’un plus grand bien.
Arriver face à un de nos contemporains
avec cette affirmation « nous avons la vérité »,
c’est se condamner à ne pas être entendu : dans le meilleur
des cas, il ne sait pas de quoi nous parlons ; dans le pire, il voit l’inquisition
prête à le brûler.
Un concept second par rapport à la foi…
La question se repose alors pour nous : que cherchons à transmettre ? Une foi à la personne du Ressuscité, ou l’adhésion à une conception philosophique de la Vérité ? A supposer que les deux puissent ne pas se recouvrir, le premier terme doit primer le second.
Or, autant dans les premiers siècles,
et encore maintenant, ce qui pousse un homme à embrasser la foi
chrétienne est davantage une rencontre avec le Christ que la réponse
à des questions philosophiques sur la vérité «
immuable et éternelle ». Voyez Claudel, voyez Frossard.
Mais il me faut tenir aussi l’affirmation
du Christ « je suis le chemin, la vérité, la vie »
. Comment ?
… et insaisissable
Je ne suis pas grammairien, mais j’ai le
sentiment que les mots latins en -itas sont, avant d’être des concepts,
relatifs à une situation. La liberté, avant d’être
un concept pour lequel mourir, désigne la situation de celui qui
n’est pas esclave. La vérité, de même, avant d’être
un concept, s’applique à un énoncé ou à une
parole dont on peut dire qu’elle est vraie - ou fausse.
Dans ce sens, je suis prêt à
parler de la vérité de tel énoncé : «
2+2=4 » est un énoncé vrai en mathématique...
Au delà, comment conceptualiser
la vérité ? Voilà qui est difficile à dire
.
Comment interpréter ?
La vérité mathématique
est vraie dans le cadre fixe des axiomes qui la régissent. La vérité
des sciences physiques est liée à l’observation de la nature...
et à ce titre, elle est sujette à des limitations : les formules
de la mécanique newtonienne ne sont valables que dans le cadre strict
d’une approximation qui interdit de les appliquer aux grandes vitesses.
Quid de la vérité d’un énoncé
théologique ?
Prenons cet énoncé qui est
la base de notre foi : « Jésus Christ, le Fils de Dieu, est
ressuscité des morts »
Les deux seuls mots de cet énoncés
immédiatement compréhensible par tout un chacun sont «
Jésus » et « morts ». Les autres supposent interprétation
: « Christ », « messie », est une formule qui s’applique
dans l’ancien testament au roi d’Israël oint par le prophète...
or, Jésus a été oint différemment, lors de
son baptême. Il n’est donc pas « oint » au sens strict,
mais par une analogie qui dépasse de beaucoup le sens originel.
« Fils de Dieu » - «
engendré, non pas créé », précisera Nicée,
peut laisser place à d’insondables questions sur ce que signifie,
pour Dieu, engendrer - questions auxquels les musulmans restent sagement
rétifs en nous rappelant que, si Dieu engendre, ce n’est certainement
pas sur le même mode que les pères humains, dans une relation
sexuelle. Là encore, « l’engendrement » du Fils est
une formule analogique par rapport à une réalité humaine,
ici biologique, comme « oint » faisait référence
à une réalité politico-religieuse.
« Ressuscité des morts »
: le grec, langue de rédaction des évangiles, emploie deux
termes pour dire « ressusciter », (ce mot est issu du latin):
l’un signifie « réveiller », l’autre « se relever
». Il s’agit de termes de la vie quotidienne, utilisés là
aussi dans un autre sens. De plus, le même terme est utilisé
pour Lazare et pour Jésus, alors que leurs résurrections
sont très différentes.
Autrement dit, les trois termes
qu’on utilise pour parler de la foi en Jésus Christ sont des analogies
avec la vie humaine et sociale simple - analogies dont nous devons immédiatement
dire qu’elle ne sont pas exactes, et qu’il faut les comprendre autrement
que dans leur sens littéral.
Notre discours sur Dieu, même dans
ses fondements les plus assurés, n’est qu’une approximation lourdement
inexacte de la réalité dont cherchons à rendre compte.
Nous possédons la vérité
? sans doute, mais certainement pas au sein de notre discours.
Jésus seul est la vérité : pas d’autre chemin pour y accéder que sa personne
Ceci n’empêche pas de croire qu’il
existe une vérité transcendante et immuable. Mais nous ne
pouvons prétendre, avec nos énoncés de foi, qu’ils
soient scripturaires ou traditionnels, que l’approcher. Je tiens, avec
l’Eglise, que la formule « Jésus est le Christ » est
irréformable; que le credo est irréformable : c’est dire
qu’il est impossible de trouver une meilleure formulation de la foi chrétienne.
Pour moi, c’est aussi tenir que, si cette formule dit « ce qui est
nécessaire au salut », selon la formule traditionnelle, elle
reste limitée par l’incapacité de l’homme à dire Dieu
parfaitement. Incapacité que Jésus n’a lui-même pas
dépassée : il parle de son Père dans des paraboles
qui touchent le coeur mais laissent la raison spéculative bien insatisfaite.
Mais ceci n’empêche pas non plus
de croire que « Jésus est la Vérité ».
Mais dans cette affirmation la vérité est seconde. Compte
tenu de la difficulté que je ressens à saisir la vérité
ou la fausseté d’un énoncé théologique, je
n’ai pas d’idée préconçue de ce qu’est la vérité,
idée que je pourrais plaquer sur le Christ. Il ne faut pas déduire
le Christ d’une conception de la vérité, mais apprendre du
Christ lui même ce qu’est la vérité. Du Christ lui
même, c’est à dire de la fréquentation de la Parole
de Dieu, et des sacrements de l’Eglise. Il s’agit bien ici de la foi (fides
credens) dans une personne qui se communique à moi de telle manière
que je puisse donner un contenu (fides credita) à cette foi.
Autrement dit, il existe peut être
une vérité immuable, mais pour moi elle découle du
Christ et je ne sais pas en parler sans parler de lui; la compréhension
que j’en ai ne saurait se séparer de la confiance que je lui fais.
Une autre idée de la vérité ?
« La vérité vous rendra
libre ».
La vérité dont il est question
dans cette formule n’est pas le concept philosophique d’une vérité
« immuable, transcendante ». Ne serait ce que parce que faire
de cette formule une déclaration métaphysique serait un anachronisme.
Jésus n’avait pas lu Aristote.
Je vais donc essayer de vous dire un peu
plus comment j’entends ces paroles du Christ.
Une vérité dont la connaissance ne sauve pas, mais en laquelle la foi sauve
Dans le premier récit d’exorcisme
de l’évangile de Marc, le démon a peur et crie « je
sais bien qui tu es : le saint de Dieu ». Manifestement, le démon
connaît la vérité sur Jésus : il sait bien qui
il est. Et pourtant, il se trompe. Car s’il savait réellement qui
est Jésus, il n’en aurait pas peur : s’il acceptait lui aussi de
se laisser aimer, il serait sauvé.
En revanche, « tout est possible
à celui qui croit » : le démon sait mais il ne croit
pas : nous ne savons pas - au sens où nous n’avons pas une perception
immédiate de la divinité - mais nous croyons : et la foi
va bien au delà de cette connaissance qui nous manque, parce qu’elle
sauve : « va, ta foi t’a sauvé ». La connaissance de
la vérité ne sauve pas Satan : la foi sauve l’homme.
Cette foi est certes connaissance partielle
; mais elle est aussi espérance, confiance placée dans un
homme, Dieu comme Fils de Dieu.
Faire la vérité
C’est là, et là seulement,
dans la fréquentation du Seigneur que peut se réintroduire
la morale chrétienne : comment puis-je, alors que ma vie n’est pas
en tout point conforme à l’Evangile, entendre le Christ prononcer
des paroles dures comme « moi je vous dis, celui qui regarde la femme
de son voisin avec convoitise, celui là a déjà commis
l’adultère avec elle dans son cœur » ?
Comme beaucoup d’hommes (mâles)
j’ai déjà regardé la femme de mon voisin avec convoitise;
comme beaucoup je me suis mis en colère contre mon frère.
Ces paroles semblent me condamner.
Mais cette parole vient de mon Sauveur,
celui en qui je mets toute confiance. Venant de tout autre, elle est pour
moi une accusation. Il n’y a que le Christ à qui je ne puisse pas
dire « qui es tu pour me dire cela ? »; il n’y a que lui dont
je sois sûr que l’intention, lorsqu’il prononce ces phrases, ne soit
pas de m’accuser. Je peux alors entendre ces phrases non comme des accusations
mais comme des descriptions de ce qui est : il y a une profonde connivence
entre l’adultère et le désir d’adultère, entre la
colère et le meurtre. Et du coup, aucun homme ne peut se dire totalement
pur d’adultère et de meurtre; mais cela ne retire pas le fait que
chacun soit sauvé par la grâce de Dieu.
Si nous voulons fonder la morale chrétienne,
nous ne pouvons la fonder que sur Jésus Christ. La vérité
de ma condition de pécheur, je ne peux l’entendre sans désespérer
que si elle est dite par celui qui « a porté les péchés
du monde » ; sinon, à l’instar de notre occident contemporain,
je préfère penser que la notion de péché n’est
faite que pour charger d’un poids de culpabilité la conduite des
hommes afin de les soumettre à un pouvoir, clérical ou politique.
La vérité, ici, est un travail
à faire : me reconnaître, devant Dieu, devant ceux que j’ai
pu offenser - mais non pas devant une abstraction de loi morale ou de vérité
- pécheur.
Chemin, vérité, vie
Les trois sont alors inséparables. Non seulement parce qu’on ne pourrait pas dire du Christ qu’il est seulement chemin, vérité, ou vie ; mais aussi parce que les trois termes s’éclairent mutuellement. La vérité du Christ est chemin de vie parce que marcher vers lui (et non pas vers une forme abstraite de vérité qui le pré-définirait) donne la vie; et toute forme de vérité qui n’est pas chemin de vie pour l’homme n’est pas le Christ.; la vie en Christ est chemin dans la Vérité (parce que la démarche de la foi suppose à l’avance un coeur vrai) et vers la Vérité (parce que son but est le Christ) ; le chemin - la suite - du Christ non seulement mène à la Vérité et à la Vie, mais le suivre est une démarche qui fait faire à l’homme la vérité sur ce qu’il est et le conduit à la vie.
Ouverture
Après ces incursions désordonnées
autour de la question « qu’est-ce que la vérité »,
revenons à notre question initiale.
N’oublions jamais que le plus ancien des
évangiles, le plus paradoxal par certains aspects, celui de Marc,
a été écrit dans une langue grecque de très
médiocre qualité. Marc n’a pas eu besoin de connaître
la définition philosophique de la vérité pour faire
connaître la parole retentissante susceptible de faire changer le
monde.
Entendre la parole qui s’adresse au plus
profond du coeur pour se mettre à la suite du Christ, voilà
qui est plus important que d’admettre un concept de la vérité
« transcendante, immuable… ». Elle passe, la figure de ce monde
; elle passe, la figure de l’occident chrétien et de sa philosophie
; « mais mes paroles ne passeront pas ».
Ayons confiance que la vérité,
c’est à dire le Christ, saura se faire entendre aussi bien au païen
moderne qui ne connaît plus Aristote qu’au païen antique qui
le connaissait.
Dominique DEGOUL