« Les exercices corporels ne servent pas à grand chose;
la piété, au contraire,
est utile à tout, car elle a les promesses de la vie, de la vie
présente comme de
la vie future » (1 Tim. 4,8)
Voilà une vérité que saint Paul rappelait à
Timothée, et qu’il nous est bon de
réentendre en ce début d’année scolaire, alors que
nous choisissons nos
différentes activités de l’année. Ainsi, inconsciemment
peut-être, nous fixons les
priorités de notre vie, les valeurs qui nous animent et que nous
entendons
conserver et défendre, mieux : faire rayonner pour les partager
avec ceux qui
nous entourent, que nous côtoyons ou que nous croisons simplement.
La
Providence ne les a-t-elle pas mis sur notre route pour que soyons pour
eux les
témoins et les messagers de l’Amour de Dieu pour l’humanité
blessée, Amour qui
nous a guéris et relevés nous les premiers. « Vous
êtes la lumière du monde, vous
êtes le sel de la terre (Mt.5,13-14) ».Des dix lépreux
guéris par Notre-Seigneur,
un seul est venu lui rendre grâce. La question que lui pose Jésus
résonne encore
dans notre cœur : « Tous les dix n’ont-ils pas aussi été
guéris ? (Lc 17,17)». Seul
celui-là était revenu vers Jésus, glorifiant Dieu
à haute voix. Action de grâces.
Témoignage public. Et nous, n’avons-nous pas aussi été
guéris?
Sans la piété, il n’y a pas de vie surnaturelle possible,
car il n’y a pas de
communion avec Dieu. Dieu est vu comme un étranger, un bienfaiteur
peut-être,
mais lointain, inaccessible ou indifférent. Il n’est pas reconnu
comme un Père très
aimant qui nous appelle à son intimité, malgré notre
petitesse et nos péchés. Les
neuf autre lépreux de tout à l’heure étaient certainement
reconnaissant au Christ
de leur guérison. Mais ils ne sont pas retournés vers Lui,
ils ne l’ont pas cherché
et ils n’ont pas entendu cette parole plus extraordinaire encore que la
purification
de leur lèpre : « Va ! Ta foi t’a sauvé! ».
La piété est utile à tout, car elle a les promesses
de la vie. Elle alimente en nous
la foi, l’espérance et la charité, qui sont la base de notre
vie surnaturelle. Sans la
piété, ces trois vertus théologales s’étiolent
et se dénaturent. Au jour du
Jugement, le Seigneur pourra nous demander avec justice : « Qu’as-tu
fait de tes
talents ? Rends compte de ta gestion ? »
La piété est utile à tout, et le monde n’en parle
pas. Les médias ne vantent que
le confort, le luxe, la facilité, le bien-être, quand ce ne
sont pas franchement
l’égoïsme, la paresse, l’orgueil, la gourmandise, la luxure,
l’envie, l’avarice… Tiens,
tiens cela ressemble aux sept péchés capitaux, les sept vices
qui nous
menacent. Nous sommes loin du chemin du vrai bonheur, balisé par
… les vertus !
Pour garder la ligne, être en bonne forme physique, acquérir
des compétences
dans une discipline quelconque (sport, musique, …), on ne ménage
ni ses sous, ni
ses efforts. Mais qu’est-on prêt à faire pour garder la santé
de l’âme? On
meublera son temps par mille activités (travail et loisirs), et
il ne restera plus de
place pour l’essentiel. La piété est nécessaire pour
nous faire entrer dans la
connaissance vraie de Dieu, qui ne s’acquière pas seulement par
l’intelligence,
mais par le cœur, le cœur-à-cœur. « Dieu est parfaitement
connu, disait saint
Bernard, quand il est parfaitement aimé ». La science la plus
utile, parce qu’en
définitive la seule nécessaire, serait-elle la seule que
nous ne cherchions pas à
acquérir ?
Quand on observe la place que prends le sport aujourd’hui dans la vie des
Français, on est en droit de se dire que la remarque de Saint Paul
à Timothée
était faite pour notre époque. Quand on constate que souvent
la pratique
actuelle du sport empêche ceux qui s’y livrent de remplir leurs devoirs
religieux
(plus de messe le dimanche, plus de catéchisme, plus de souci de
formation…), et
leur interdit ainsi l’épanouissement normal de la vie chrétienne,
on ne peut que
penser à la mise en garde de Notre-Seigneur vis-à-vis de
l’argent: « Nul ne peut
servir deux maîtres! (Mt 6,24)». Quand les intérêts
du sport priment sur ceux de
notre âme et sur les droits de Dieu, on peut dire que le sport est
devenu une
idole, un dieu, une religion.
Les premiers chrétiens ont subi torture et mort par fidélité
au Christ, à l’évangile,
aux promesses de leur baptême, et nous piétinerions ces mêmes
promesses pour
être comme tout le monde, pour être « dans le vent ».
Comme le dit le dicton, il
n’y a que les feuilles mortes qui soient dans le vent ! N’oublions pas
que la
sanctification du jour du Seigneur est un commandement de Dieu, et que
l’Eglise
nous fait un grave devoir d’assister à la messe pour remplir ce
précepte, si bien
que consentir à y manquer constitue un péché mortel,
un grave désordre. Et quel
mauvais exemple pour le prochain, que nous risquons d’entraîner dans
le même
péché. Nous aurions ainsi une responsabilité dans
son propre péché. Que chacun
s’examine. Remettons la piété à l’honneur. Elle a
les promesses de la vie éternelle.
Et ce que nous venons de dire du sport ou des loisirs est également
vrai des
études ou du travail. Tant mieux si les chrétiens travaillent
avec sérieux et
application, s’ils cherchent à être plus habiles dans leurs
affaires que les fils de
ténèbres, à occuper des responsabilités importantes
pour exercer une saine
influence sur la société. Mais à quel prix ? D’avoir
une vie spirituelle
sous-développée ? Alors cela n’en vaut pas la peine. Quelles
sont les priorités ?
Quelle est ma vocation ? A quoi suis-je appelé ? A une vie divine.
Rien de moins.
A la sainteté. Dès ici-bas. A la perfection de la charité.
Voilà ce qu’il faut désirer
sans limite, ce que l'on peut rechercher et poursuivre sans relâche
et sans
risque.
Quel programme pour cette nouvelle année! Ce sera le même
l’année prochaine,
et l’année suivante encore. C’est d’ailleurs le programme tracé
pour le nouveau
millénaire par Jean-Paul II dans son exhortation apostolique «
Novo Millenio
Ineunte ».
Nous pourrions être tentés de chercher à l’oublier,
mais impossible, l’Eglise nous le
rappelle, le crie sur les toits et dans toutes les langues. Elle nous secoue
comme
dans l’Apocalypse le Christ secoue les communautés chrétiennes
d’Asie Mineure,
comme il secoue en particulier l’Eglise de Laodicée :
« Je connais tes oeuvres. Je sais que tu n'es ni froid ni chaud.
Puisses-tu être
froid ou bouillant! Ainsi, parce que tu es tiède, et que tu n'es
ni froid ni chaud, je
te vomirai de ma bouche. Tu t’imagines : me voilà riche, je me suis
enrichi, et je
n'ai besoin de rien. Mais tu ne le vois donc pas : c’est toi qui es malheureux,
misérable, pauvre, aveugle et nu. Aussi, suis donc mon conseil :
achète chez moi
de l'or éprouvé par le feu, afin que tu deviennes riche,
des vêtements blancs,
afin que tu sois vêtu et que la honte de ta nudité ne paraisse
pas, et un collyre
pour oindre tes yeux, afin que tu voies. Moi, je reprends et je châtie
tous ceux
que j'aime. Aie donc du zèle, et repens-toi. Voici, je me tiens
à la porte, et je
frappe. Si quelqu'un entend ma voix et ouvre la porte, j'entrerai chez
lui, je
souperai avec lui, et lui avec moi. Celui qui vaincra, je le ferai asseoir
avec moi
sur mon trône, comme moi j'ai vaincu et me suis assis avec mon Père
sur son
trône. Que celui qui a des oreilles entende ce que l'Esprit dit aux
Églises! » (Ap 3,
15-22).
Le Seigneur refuse la médiocrité. Les saints disent qu’il
s’agit de l’état le plus
dangereux de la vie spirituelle. Jésus veut nous en arracher. Il
le fait en nous
invitant à l’écouter, lui qui frappe à la porte de
notre vie.
Ce programme nous dérange. Nous étions si bien, presque tranquilles.
Mais l’appel
à la sainteté nous invite à aller toujours plus loin,
car nous ne sommes pas
encore parvenu au but.
La sainteté, c’est se laisser saisir et transformer par le Christ,
le seul Saint (« Tu
solus Sanctus » chantons-nous trop discrètement dans le gloria
de la messe).
Etre saint, c’est disparaître, soi, le plus possible, pour Le laisser
transparaître
dans nos vies. C’est devenir miroir, reflet, icône de la gloire divine.
C’est écarter
dans nos vies tout ce qui ferait écran, tout ce qui obscurcirait
ou fausserait le
rayonnement du Dieu-Amour. Voilà le résumé du mystère
d’Amour caché depuis
les siècles en Dieu.
C’est par l’amour que nous aurons les uns pour les autres et pour Dieu
que nous
serons vraiment les fils de notre Père du Ciel; c’est par cet amour
que nous
serons les disciples du Seigneur qui nous a dit : « Mon commandement,
c’est que
vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimé »
et encore : « A ceci
tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples : à l’amour
que vous aurez les
uns pour les autres » (Jn 13, 35). Le Cardinal F-X Nguyen Van Thuan
le rappelait
au Pape et à la Curie Romaine lors de la retraite qu'il leur prêcha
pour le Jubilé: «
Là où est l’amour réciproque, là se voit le
Christ. Et voilà la mesure de l’amour
réciproque : « Nul n’a d’amour plus grand que celui qui se
dessaisit de sa vie pour
ceux qu’il aime » (Jn 15, 12-13). C’est donc à raison que
l’instrumentum laboris de
la récente Assemblée du Synode des évêques pour
l’Europe affirme : « Si
l’Eucharistie est la présence la plus grande du Seigneur ressuscité,
l’amour
réciproque vécu avec l’aspect radical de l’évangile
est la présence la plus
transparente, qui interpelle le plus et conduit à croire »
(n°45). « Ubi caritas et
amor, Deus ibi est », dit l’hymne antique » (Cardinal F-X Nguyen
van Thuan,
Témoins de l’Espérance - Retraite au Vatican, p. 181)
Par la pratique de la charité, nous laissons le Saint-Esprit agir
en nous et par
nous. Il nous sanctifie et fait de nous les instruments de la grâce
divine. Si
Jean-Paul II, dans Novo Millenio Ineunte, nous demande d’approfondir «
une
solide spiritualité de communion », c’est justement parce
que la communion
fraternelle, quand elle est fondée sur l’évangile, est le
lieu privilégié de la
rencontre avec Dieu. « Dieu, nul ne l’a jamais contemplé -
dit Jean - ; si nous
nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous et son amour en nous
est
accompli » (1 Jn 4, 12)
Etant chargés, en tant que pasteurs de la communauté, de
vous conduire sur
cette voie de la charité fraternelle, nous tâcherons d’abord
d’en donner l’exemple,
nous souvenant de l’exhortation de saint Pierre : « Soyez les modèles
du
troupeau » (cf 1 Pierre 5, 3). Aidons-nous tous mutuellement dans
la pratique de
la charité, nous en serons tous bénéficiaires. Que
la communauté que nous
formons tous ensemble soit un espace de charité chrétienne
(la charité du
Christ), où la légitime diversité inhérente
à toute société humaine ne nuise pas à
l’unité des cœurs et des âmes.
C’est ce que je vous souhaite pour que grandisse en nous, entre nous et
autour
de nous le Royaume de Dieu.
Abbé Hugues de MONTJOYE
Fraternité Sacerdotale Saint-Pierre