LES DOCUMENTS DU FORUM CATHOLIQUE - JUIN 2003 - NUMERO 17
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La Piété
par M. l'abbé Hugues de MONTJOYE

                             « Les exercices corporels ne servent pas à grand chose; la piété, au contraire,
                             est utile à tout, car elle a les promesses de la vie, de la vie présente comme de
                             la vie future » (1 Tim. 4,8)
 

                             Voilà une vérité que saint Paul rappelait à Timothée, et qu’il nous est bon de
                             réentendre en ce début d’année scolaire, alors que nous choisissons nos
                             différentes activités de l’année. Ainsi, inconsciemment peut-être, nous fixons les
                             priorités de notre vie, les valeurs qui nous animent et que nous entendons
                             conserver et défendre, mieux : faire rayonner pour les partager avec ceux qui
                             nous entourent, que nous côtoyons ou que nous croisons simplement. La
                             Providence ne les a-t-elle pas mis sur notre route pour que soyons pour eux les
                             témoins et les messagers de l’Amour de Dieu pour l’humanité blessée, Amour qui
                             nous a guéris et relevés nous les premiers. « Vous êtes la lumière du monde, vous
                             êtes le sel de la terre (Mt.5,13-14) ».Des dix lépreux guéris par Notre-Seigneur,
                             un seul est venu lui rendre grâce. La question que lui pose Jésus résonne encore
                             dans notre cœur : « Tous les dix n’ont-ils pas aussi été guéris ? (Lc 17,17)». Seul
                             celui-là était revenu vers Jésus, glorifiant Dieu à haute voix. Action de grâces.
                             Témoignage public. Et nous, n’avons-nous pas aussi été guéris?

                             Sans la piété, il n’y a pas de vie surnaturelle possible, car il n’y a pas de
                             communion avec Dieu. Dieu est vu comme un étranger, un bienfaiteur peut-être,
                             mais lointain, inaccessible ou indifférent. Il n’est pas reconnu comme un Père très
                             aimant qui nous appelle à son intimité, malgré notre petitesse et nos péchés. Les
                             neuf autre lépreux de tout à l’heure étaient certainement reconnaissant au Christ
                             de leur guérison. Mais ils ne sont pas retournés vers Lui, ils ne l’ont pas cherché
                             et ils n’ont pas entendu cette parole plus extraordinaire encore que la purification
                             de leur lèpre : « Va ! Ta foi t’a sauvé! ».

                             La piété est utile à tout, car elle a les promesses de la vie. Elle alimente en nous
                             la foi, l’espérance et la charité, qui sont la base de notre vie surnaturelle. Sans la
                             piété, ces trois vertus théologales s’étiolent et se dénaturent. Au jour du
                             Jugement, le Seigneur pourra nous demander avec justice : « Qu’as-tu fait de tes
                             talents ? Rends compte de ta gestion ? »

                             La piété est utile à tout, et le monde n’en parle pas. Les médias ne vantent que
                             le confort, le luxe, la facilité, le bien-être, quand ce ne sont pas franchement
                             l’égoïsme, la paresse, l’orgueil, la gourmandise, la luxure, l’envie, l’avarice… Tiens,
                             tiens cela ressemble aux sept péchés capitaux, les sept vices qui nous
                             menacent. Nous sommes loin du chemin du vrai bonheur, balisé par … les vertus !

                             Pour garder la ligne, être en bonne forme physique, acquérir des compétences
                             dans une discipline quelconque (sport, musique, …), on ne ménage ni ses sous, ni
                             ses efforts. Mais qu’est-on prêt à faire pour garder la santé de l’âme? On
                             meublera son temps par mille activités (travail et loisirs), et il ne restera plus de
                             place pour l’essentiel. La piété est nécessaire pour nous faire entrer dans la
                             connaissance vraie de Dieu, qui ne s’acquière pas seulement par l’intelligence,
                             mais par le cœur, le cœur-à-cœur. « Dieu est parfaitement connu, disait saint
                             Bernard, quand il est parfaitement aimé ». La science la plus utile, parce qu’en
                             définitive la seule nécessaire, serait-elle la seule que nous ne cherchions pas à
                             acquérir ?

                             Quand on observe la place que prends le sport aujourd’hui dans la vie des
                             Français, on est en droit de se dire que la remarque de Saint Paul à Timothée
                             était faite pour notre époque. Quand on constate que souvent la pratique
                             actuelle du sport empêche ceux qui s’y livrent de remplir leurs devoirs religieux
                             (plus de messe le dimanche, plus de catéchisme, plus de souci de formation…), et
                             leur interdit ainsi l’épanouissement normal de la vie chrétienne, on ne peut que
                             penser à la mise en garde de Notre-Seigneur vis-à-vis de l’argent: « Nul ne peut
                             servir deux maîtres! (Mt 6,24)». Quand les intérêts du sport priment sur ceux de
                             notre âme et sur les droits de Dieu, on peut dire que le sport est devenu une
                             idole, un dieu, une religion.

                             Les premiers chrétiens ont subi torture et mort par fidélité au Christ, à l’évangile,
                             aux promesses de leur baptême, et nous piétinerions ces mêmes promesses pour
                             être comme tout le monde, pour être « dans le vent ». Comme le dit le dicton, il
                             n’y a que les feuilles mortes qui soient dans le vent ! N’oublions pas que la
                             sanctification du jour du Seigneur est un commandement de Dieu, et que l’Eglise
                             nous fait un grave devoir d’assister à la messe pour remplir ce précepte, si bien
                             que consentir à y manquer constitue un péché mortel, un grave désordre. Et quel
                             mauvais exemple pour le prochain, que nous risquons d’entraîner dans le même
                             péché. Nous aurions ainsi une responsabilité dans son propre péché. Que chacun
                             s’examine. Remettons la piété à l’honneur. Elle a les promesses de la vie éternelle.

                             Et ce que nous venons de dire du sport ou des loisirs est également vrai des
                             études ou du travail. Tant mieux si les chrétiens travaillent avec sérieux et
                             application, s’ils cherchent à être plus habiles dans leurs affaires que les fils de
                             ténèbres, à occuper des responsabilités importantes pour exercer une saine
                             influence sur la société. Mais à quel prix ? D’avoir une vie spirituelle
                             sous-développée ? Alors cela n’en vaut pas la peine. Quelles sont les priorités ?
                             Quelle est ma vocation ? A quoi suis-je appelé ? A une vie divine. Rien de moins.
                             A la sainteté. Dès ici-bas. A la perfection de la charité. Voilà ce qu’il faut désirer
                             sans limite, ce que l'on peut rechercher et poursuivre sans relâche et sans
                             risque.

                             Quel programme pour cette nouvelle année! Ce sera le même l’année prochaine,
                             et l’année suivante encore. C’est d’ailleurs le programme tracé pour le nouveau
                             millénaire par Jean-Paul II dans son exhortation apostolique « Novo Millenio
                             Ineunte ».

                             Nous pourrions être tentés de chercher à l’oublier, mais impossible, l’Eglise nous le
                             rappelle, le crie sur les toits et dans toutes les langues. Elle nous secoue comme
                             dans l’Apocalypse le Christ secoue les communautés chrétiennes d’Asie Mineure,
                             comme il secoue en particulier l’Eglise de Laodicée :

                             « Je connais tes oeuvres. Je sais que tu n'es ni froid ni chaud. Puisses-tu être
                             froid ou bouillant! Ainsi, parce que tu es tiède, et que tu n'es ni froid ni chaud, je
                             te vomirai de ma bouche. Tu t’imagines : me voilà riche, je me suis enrichi, et je
                             n'ai besoin de rien. Mais tu ne le vois donc pas : c’est toi qui es malheureux,
                             misérable, pauvre, aveugle et nu. Aussi, suis donc mon conseil : achète chez moi
                             de l'or éprouvé par le feu, afin que tu deviennes riche, des vêtements blancs,
                             afin que tu sois vêtu et que la honte de ta nudité ne paraisse pas, et un collyre
                             pour oindre tes yeux, afin que tu voies. Moi, je reprends et je châtie tous ceux
                             que j'aime. Aie donc du zèle, et repens-toi. Voici, je me tiens à la porte, et je
                             frappe. Si quelqu'un entend ma voix et ouvre la porte, j'entrerai chez lui, je
                             souperai avec lui, et lui avec moi. Celui qui vaincra, je le ferai asseoir avec moi
                             sur mon trône, comme moi j'ai vaincu et me suis assis avec mon Père sur son
                             trône. Que celui qui a des oreilles entende ce que l'Esprit dit aux Églises! » (Ap 3,
                             15-22).

                             Le Seigneur refuse la médiocrité. Les saints disent qu’il s’agit de l’état le plus
                             dangereux de la vie spirituelle. Jésus veut nous en arracher. Il le fait en nous
                             invitant à l’écouter, lui qui frappe à la porte de notre vie.

                             Ce programme nous dérange. Nous étions si bien, presque tranquilles. Mais l’appel
                             à la sainteté nous invite à aller toujours plus loin, car nous ne sommes pas
                             encore parvenu au but.

                             La sainteté, c’est se laisser saisir et transformer par le Christ, le seul Saint (« Tu
                             solus Sanctus » chantons-nous trop discrètement dans le gloria de la messe).
                             Etre saint, c’est disparaître, soi, le plus possible, pour Le laisser transparaître
                             dans nos vies. C’est devenir miroir, reflet, icône de la gloire divine. C’est écarter
                             dans nos vies tout ce qui ferait écran, tout ce qui obscurcirait ou fausserait le
                             rayonnement du Dieu-Amour. Voilà le résumé du mystère d’Amour caché depuis
                             les siècles en Dieu.

                             C’est par l’amour que nous aurons les uns pour les autres et pour Dieu que nous
                             serons vraiment les fils de notre Père du Ciel; c’est par cet amour que nous
                             serons les disciples du Seigneur qui nous a dit : « Mon commandement, c’est que
                             vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimé » et encore : « A ceci
                             tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples : à l’amour que vous aurez les
                             uns pour les autres » (Jn 13, 35). Le Cardinal F-X Nguyen Van Thuan le rappelait
                             au Pape et à la Curie Romaine lors de la retraite qu'il leur prêcha pour le Jubilé: «
                             Là où est l’amour réciproque, là se voit le Christ. Et voilà la mesure de l’amour
                             réciproque : « Nul n’a d’amour plus grand que celui qui se dessaisit de sa vie pour
                             ceux qu’il aime » (Jn 15, 12-13). C’est donc à raison que l’instrumentum laboris de
                             la récente Assemblée du Synode des évêques pour l’Europe affirme : « Si
                             l’Eucharistie est la présence la plus grande du Seigneur ressuscité, l’amour
                             réciproque vécu avec l’aspect radical de l’évangile est la présence la plus
                             transparente, qui interpelle le plus et conduit à croire » (n°45). « Ubi caritas et
                             amor, Deus ibi est », dit l’hymne antique » (Cardinal F-X Nguyen van Thuan,
                             Témoins de l’Espérance - Retraite au Vatican, p. 181)

                             Par la pratique de la charité, nous laissons le Saint-Esprit agir en nous et par
                             nous. Il nous sanctifie et fait de nous les instruments de la grâce divine. Si
                             Jean-Paul II, dans Novo Millenio Ineunte, nous demande d’approfondir « une
                             solide spiritualité de communion », c’est justement parce que la communion
                             fraternelle, quand elle est fondée sur l’évangile, est le lieu privilégié de la
                             rencontre avec Dieu. « Dieu, nul ne l’a jamais contemplé - dit Jean - ; si nous
                             nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous et son amour en nous est
                             accompli » (1 Jn 4, 12)

                             Etant chargés, en tant que pasteurs de la communauté, de vous conduire sur
                             cette voie de la charité fraternelle, nous tâcherons d’abord d’en donner l’exemple,
                             nous souvenant de l’exhortation de saint Pierre : « Soyez les modèles du
                             troupeau » (cf 1 Pierre 5, 3). Aidons-nous tous mutuellement dans la pratique de
                             la charité, nous en serons tous bénéficiaires. Que la communauté que nous
                             formons tous ensemble soit un espace de charité chrétienne (la charité du
                             Christ), où la légitime diversité inhérente à toute société humaine ne nuise pas à
                             l’unité des cœurs et des âmes.

                             C’est ce que je vous souhaite pour que grandisse en nous, entre nous et autour
                             de nous le Royaume de Dieu.

                            Abbé Hugues de MONTJOYE
                             Fraternité Sacerdotale Saint-Pierre